| Format recherche | jazz (musique) | Format lecture |
| 1. | Présentation |
jazz (musique), genre musical apparu dans le sud des États-Unis au début du XXe siècle, synthèse de racines africaines prépondérantes et d’influences occidentales (musique classique et instruments européens).
En quelques décennies seulement, à l’instar de la musique rock, bénéficiant du charisme de personnalités et d’artistes particulièrement novateurs et influents, le jazz est devenu un chaînon essentiel de la musique populaire occidentale. Musique de sombre renom à ses débuts, incomprise et méprisée pour son origine raciale principalement, le jazz s’est progressivement imposé comme l’une des expressions artistiques majeures du xxe siècle, à la fois savante et populaire, subtile synthèse de création individuelle et de symbiose collective.
| 2. | Les origines du jazz |
| 1. | Origines étymologiques |
L’étymologie du mot « jazz », popularisé en 1917 par l’Original Dixieland Jazz Band (quintette de musiciens blancs), est diverse et confuse : ce terme dériverait soit de jasm (en argot américain, « force » ou « exaltation »), soit de chasse-beau, figure de danse du cake-walk, devenu par la suite jasbo pour désigner des musiciens, soit de l’expression jazz-belles (déformation de Jézabel), nom argotique cajun donné aux prostituées de La Nouvelle-Orléans.
| 2. | Origines géographiques : La Nouvelle-Orléans, berceau du jazz |
Si Kansas City (Kansas et Missouri), Memphis (Tennessee) et Saint Louis (Missouri) peuvent être considérées comme des lieux de naissance possibles du jazz, La Nouvelle-Orléans demeure la capitale du « premier jazz » et, d’une façon générale, la ville la plus importante dans la genèse de la musique afro-américaine dès la fin xixe siècle.
Cité cosmopolite — les Créoles côtoient les Noirs nostalgiques de la « mère Afrique » et les Blancs de différentes ascendances européennes —, La Nouvelle-Orléans est inondée de musique(s) : musiques militaires et de danses (quadrilles, mazurkas, polkas, etc.), romances, cantiques et autres variations sur des mélodies originaires d’Afrique se jouent dans les rues, les bars, les bouges, mais aussi dans les familles de la bonne société, à l’opéra ou encore à l’occasion de festivités telles que le carnaval. Brassage culturel autant que métissage musical, cet ensemble hétéroclite et néanmoins cohérent, auquel s’ajoutent le ragtime, le blues (rural) et le gospel, donne finalement naissance, à l’aube du xxe siècle, au jazz.
| 3. | Éléments de musicologie |
La musique jazz, d’un point de vue musicologique, est caractérisée par la création spontanée, le rôle majeur de l’improvisation, le traitement des sonorités, une théorie, une pratique et une attention particulières accordées à la partie rythmique — tempo et swing (littéralement « balancement »), celui-ci étant provoqué par des mesures à deux et quatre temps avec accentuation typique des temps faibles — et l’emploi de la blue note (ou « note bleue »), abaissement d’un demi-ton de la tierce, de la septième voire de la quinte d’une gamme majeure diatonique (voir blues, accord (musique) et / ou gamme).
| 3. | Les premiers jazzmen : une musique issue des classes populaires |
Selon son biographe « officiel », le cornettiste et chef d’orchestre Buddy Bolden (1877–1931), fils d’esclaves et figure légendaire, peut être considéré comme The First Man in Jazz (soit « le premier homme du jazz »). Appartenant à la même génération que le pianiste Scott Joplin, les cornettistes Freddie Keppard et Bunk Johnson ou encore le clarinettiste Alphonse Picou, il était imprégné des hymnes et cantiques chantés dans les églises noires, avait entendu les cris syncopés des marchands, les chants des travailleurs du chemin de fer ou des champs de coton (les work songs), les bluesmen ruraux et le ring shout (chant dansé en claquant des mains). Musicien d’une puissance impressionnante (croit-on savoir, car il n’existe aucun document sonore), il interprétait une musique à la croisée des chemins entre le ragtime et le style New Orleans alors en devenir, mais qui esquissait déjà la structure même du jazz.
| 4. | Le jazz à La Nouvelle-Orléans (1900-1920) |
| 1. | Définition du jazz New Orleans |
Le jazz New Orleans se caractérise par un contrepoint libre joué par trois instruments : le cornet, bientôt remplacé par la trompette qui développe la mélodie, thème et variations ; le trombone qui assure une partie de basse avec les notes fondamentales des accords parfois par glissements (glissando) ; la clarinette jouant des contre-mélodies très ornées en se promenant du grave à l’aigu ; la section rythmique se composant du banjo ou de la guitare, du tuba puis de la contrebasse qui assurent les lignes de basse, la batterie et peu à peu le piano.
| 2. | L’Original Dixieland Jazz Band : la naissance officielle du jazz (1917) |
La première musique gravée sur cire est celle de l’Original Dixieland Jazz Band, en 1917 à Chicago. Le mot « dixieland » désigne plus généralement le jazz joué par les musiciens blancs. Il faut attendre 1922, pour que les jazzmen néo-orléanais noirs soient enregistrés. Dans un esprit de compétition et de performance propre au jazz, le cornettiste Joseph Oliver est sacré « roi du jazz » en 1901 et célébré sous le nom de King Oliver. Il offre au jazz enregistré (Emil Berliner a inventé le Gramophone en 1887) ses premiers chefs-d’œuvre dès 1923, rompant avec la polyphonie primitive des premiers pionniers.
La fermeture de Storyville, quartier « chaud » de La Nouvelle-Orléans, en novembre 1917, provoque le chômage de nombreux musiciens qui rejoignent les grandes vedettes déjà installées à Chicago : le pianiste Jelly Roll Morton, le clarinettiste Sidney Bechet — qui se produit pour la première fois en Europe en 1919 avec le Southern Syncopated Orchestra — et les trompettistes King Oliver et Louis Armstrong).
| 5. | Le jazz à Chicago (Les années vingt) |
| 1. | Louis Armstrong, premier soliste de l’histoire du jazz |
Le style New Orleans s’épanouit alors à la faveur des enregistrements « historiques » du King Oliver Creole Band (1923-1927), de l’orchestre de Jelly Roll Morton, les Red Hot Peppers, et des Hot Five et Hot Seven de Louis Armstrong (1925-1928), qui remplace son cornet par la trompette en 1927. Il contribue en outre à faire du jazz une musique de soliste accompagné et devient rapidement le premier ambassadeur du jazz à travers le monde entier.
Parallèlement, des musiciens blancs forment l’école des Chicagoans, adeptes du style dit « Chicago » caractérisé par des recherches harmoniques plus raffinées, une connotation romantique, une touche d’impressionnisme et une part plus importante accordée aux solos. Les musiciens les plus emblématiques de ce courant sont le trompettiste et pianiste Bix Beiderbecke — qui crée en 1924 un orchestre d’adolescents, les Wolverines —, les saxophonistes Frankie Trumbauer et Frank Teschemaker, le clarinettiste Pee Wee Russell ou encore le guitariste Eddie Condon.
| 2. | Chicago, capitale du blues |
Dans la capitale du Midwest se développe conjointement le boogie-woogie (style de piano-jazz fondé sur le blues au caractère rythmique obsessionnel dans lequel la main gauche réalise des figures répétitives tandis que la main droite joue librement des phrases mélodiques) avec des pianistes tels que Jimmy Yancey et plus tard Meade Lux Lewis, Albert Ammons. Le blues « classique », dit Chicago Blues, est quant à lui interprété par Gertrude Ma Rainey, l’« impératrice du blues » Bessie Smith, l’harmoniciste Sonny Boy Williamson et le guitariste Big Bill Broonzy.
| 6. | Le temps du Swing (1930–1945) |
| 1. | La naissance des big bands |
À l’aube des années trente, le jazz se déplace à nouveau, vers New York et plus précisément à Harlem où se produisent déjà des pianistes stride (forme modernisée du ragtime reposant sur une alternance de basses sur les temps forts et d’accords à l’octave sur les temps faibles) tels que James P. Johnson et Fats Waller.
Une évolution se dessine dans la conception orchestrale du jazz, abandonnant la polyphonie du style New Orleans au profit de la structure « classique » de l’orchestre en sections instrumentales(trompettes, trombones, anches, rythmique) telle que la conçoit le pianiste Fletcher Henderson dès 1924. Les grands orchestres (ou big bands) font leur apparition. Dès lors, la place prépondérante du soliste et son intervention sont encadrées et soutenues par les parties écrites ; cette architecture musicale prend le nom d’« arrangement ». Les mesures à quatre temps se substituent par ailleurs aux rythmes à deux temps.
| 2. | Le jazz s’intègre à la culture américaine |
| 2.1. | Les clubs de jazz au faîte de leur gloire |
Les stations de radio se multiplient, l’industrie du disque tourne à plein régime (les 78 tours rencontrent un succès notable), les ballrooms (salles de danse) s’implantent dans toute la ville et les clubs de jazz connaissent leur heure de gloire : le Savoy ouvre ses portes dès 1926, le Cotton Club s’oriente vers un jazz de qualité un an plus tard et l’Apollo accueille la communauté noire. Le jazz et la danse (dans les clubs, les casinos et les grands hôtels) permettent à l’Amérique de s’étourdir dans un climat de crise économique consécutive au krach boursier de 1929.
En 1928, l’orchestre de Duke Ellington fait les beaux soirs du Cotton Club avec la revue The Blackberries of 1930. Il est remplacé par l’orchestre Cab Calloway (chanteur, danseur et animateur), auquel succède un orchestre « pour danseurs seulement », celui de Jimmy Lunceford. Au Savoy, baptisé home of happy feet (soit la « maison des pieds joyeux »), se déroulent de mémorables joutes musicales, à l’instar de celle opposant l’orchestre du batteur Chick Webb — Ella Fitzgerald y fait des débuts prometteurs en 1935 — à celui de Benny Goodman. S’y produisent également les grandes formations des pianistes Earl Hines et Count Basie.
| 2.2. | L’impact de Benny Goodman |
L’Amérique vit à l’heure du swing (terme associé aux grands orchestres blancs de cette époque, à ne pas confondre avec le mot désignant la pulsation rythmique propre au jazz) et le jazz, pour la première fois de son histoire, est devenu une musique populaire. Le clarinettiste Benny Goodman est sacré « roi du Swing » en 1938. Son orchestre « mixte » (il est le premier à avoir engagé des musiciens de couleur) bénéficie des arrangements de Fletcher Henderson et touche un vaste public au-delà des seuls amateurs de jazz. Parmi ses rivaux blancs, figurent les formations du tromboniste Tommy Dorsey (dans lequel chantera Frank Sinatra), du trompettiste Harry James, des clarinettistes Artie Shaw et Woody Herman et du batteur Gene Krupa.
| 3. | Les grands solistes du swing |
Au sein de ces big bands émergent par ailleurs des musiciens virtuoses qui contribuent au rayonnement du jazz. Ainsi, en complément de son orchestre auquel appartient le guitariste Charlie Christian, Benny Goodman se produit en quartette avec le vibraphoniste Lionel Hampton, qui enregistre sous son nom une série de chefs-d’œuvre en petites formations entre 1937 et 1941 avant de former à son tour un grand orchestre. L’orchestre de Count Basie compte dans ses rangs le saxophoniste Lester Young et la chanteuse Billie Holiday, tandis que Duke Ellington révèle les saxophonistes Ben Webster et Johnny Hodges, le clarinettiste Barney Bigard et le contrebassiste Jimmy Blanton. Son orchestre débute une tournée européenne en 1933 alors que Louis Armstrong s’installe à Paris pour deux ans.
Coleman Hawkins donne son premier concert parisien en 1935, enregistre deux ans plus tard avec le guitariste Django Reinhardt et le violoniste Stéphane Grappelli — qui viennent de fonder le Quintette du Hot Club de France sur le nouveau label français swing — et grave Body and Soul en 1939. Art Tatum incarne les possibilités infinies de jeu et de techniques pianistiques.
| 4. | Le déclin du swing |
L’Amérique entre dans la Seconde Guerre mondiale en 1941 ; de nombreux musiciens sont appelés sous les drapeaux et les taxes s’abattent sur les spectacles, amorçant le déclin des big bands, tandis qu’une grève empêche tout enregistrement d’août 1942 à novembre 1944. D’insensibles et savants glissements musicaux se manifestent en outre ici et là (grâce à quelques novateurs comme le trompettiste Roy Eldridge), préfigurant ce qui est aujourd’hui considéré comme la première révolution du jazz au cours de la décennie suivante.
| 7. | Le be-bop régénère le jazz (les années 1945-1950) |
| 1. | Charlie Parker et Dizzy Gillespie, figures de proue du be-bop |
Les jeunes musiciens s’émancipent dans des orchestres qui leur permettent de survivre ; ainsi le saxophoniste Charlie Parker intègre-t-il la formation du chanteur Billy Eckstine en 1944 où il a comme partenaire le trompettiste Dizzy Gillespie. Après les concerts, ils se retrouvent dans un club d’Harlem, le Minton’s Playhouse, pour jeter les bases d’un nouveau style qui prend bientôt le nom de be-bop. Au gré de ces soirées, le batteur Kenny Clarke, le pianiste Thelonious Monk ou Charlie Christian montent sur scène et se lancent dans de fougueuses jam sessions (improvisations exécutées par des musiciens ne jouant pas habituellement ensemble), rejoints parfois par de grands solistes précurseurs comme Coleman Hawkins.
Le be-bop est caractérisé par la discontinuité de la ponctuation et l’élargissement des bases harmoniques, le tout interprété sur des tempos parfois très rapides. Le quintette formé par Dizzy Gillespie et Charlie Parker enregistre les premiers chefs-d’œuvre du be-bop en 1945, avant de partir pour la Californie. À New York, les clubs de jazz mettent les nouvelles vedettes à l’affiche : les trompettistes Miles Davis (engagé par Charlie Parker), Howard McGhee et Fats Navarro, les saxophonistes Dexter Gordon et Wardell Gray, le pianiste Bud Powell, le vibraphoniste Milt Jackson, le contrebassiste Ray Brown ou encore la chanteuse Sarah Vaughan. En 1944, Norman Granz organise le premier concert du Jazz at the Philharmonic. Dizzy Gillespie forme son premier grand orchestre be-bop enrichi d’apports afro-cubains deux ans plus tard.
| 2. | Le New Orleans Revival |
Parallèlement à cette déferlante be-bop, l’Amérique se penche sur son passé, redécouvre (notamment grâce au cinéaste Orson Welles) et accorde une nouvelle vie aux vétérans du style New Orleans — Jelly Roll Morton, Sidney Bechet et Kid Ory notamment renouent avec le succès) ; ce retour aux origines du jazz est baptisé New Orleans Revival (ou « renouveau du jazz New Orleans »). À Paris, le phénomène se développe à la Libération dans les caves de Saint-Germain-des-Prés avec les Lorientais de Claude Luter et la « trompinette » de Boris Vian. Toutefois, les innovations be-bop, jugées irrespectueuses, sont fraîchement accueillies et provoquent la querelle des « anciens et des modernes » dont témoigne le concert du Dizzy Gillespie Orchestra à Paris en 1948.
| 8. | Jazz cool, West Coast et hard bop (les années cinquante) |
| 1. | Le jazz cool |
Une nouvelle facette du jazz voit le jour à la fin des années quarante lorsque Miles Davis, en rupture avec le quintette de Charlie Parker, enregistre Birth of the Cool (1949) en nonette, sur des arrangements de Gil Evans et aux côtés du saxophoniste alto Lee Konitz. En alternative à l’expressionnisme du be-bop, l’esthétique adoptée accorde la primauté à une couleur sonore feutrée exempte de tout vibrato dans une atmosphère aux rythmes plus souples et détendus (cool, d’où le nom donné à ce style). S’apparentent à ce courant des saxophonistes revendiquant l’héritage de Lester Young (« père spirituel » du jazz cool) tels que Warne Marsh et les fameux Four Brothers (« quatre frères ») de l’orchestre de Woody Herman : Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn et Jimmy Giuffre. Le pianiste Lennie Tristano occupe une place déterminante dans l’évolution du jazz post-bop, puisqu’il est l’un des précurseurs du cool et anticipe le free jazz de la décennie suivante.
| 2. | Le jazz West Coast (1952-1958) |
Le jazz West Coast (« jazz de la côte ouest des États-Unis ») apparaît en 1952 grâce à des musiciens sortis des rangs de l’orchestre « moderniste » de Stan Kenton ; blancs pour la plupart et d’une exceptionnelle compétence musicale (à l’instar du saxophoniste Art Pepper), ils ont pour chef de file le trompettiste Shorty Rodgers et se rencontrent au club Lighthouse d’Hermosa Beach ou dans les studios d’enregistrement. Leur jazz très diversifié s’ouvre à de multiples influences en recourant à des instruments jusqu’alors inutilisés. Deux quartettes particulièrement influents symbolisent ce courant : celui de Gerry Mulligan dans lequel évolue le trompettiste Chet Baker et celui du pianiste Dave Brubeck avec le saxophoniste alto Paul Desmond.
| 3. | Le hard bop |
Parallèlement, à New York, des musiciens originaires de Detroit ou de Philadelphie pour certains proposent une nouvelle version du be-bop — moins sophistiquée et plus populaire — aux harmonies empruntées au blues et au gospel, et invoquent un retour à un expressionnisme moins intellectualisé, curieusement dénommé hard bop (ou « bop dur »). Les Jazz Messengers du batteur Art Blakey — le pianiste Horace Silver, et le trompettiste Clifford Brown qui forme par la suite un quintette emblématique avec Sonny Rollins —, sont réunis à partir de 1954 et cristallisent l’essentiel des expérimentations sonores et musicales du hard bop.
À la même époque, le chanteur et pianiste Ray Charles, influencé à ses débuts par Nat King Cole, donne ses premières lettres de noblesse au rhythm and blues et à la musique soul. Le contrebassiste Charles Mingus présente son premier Jazz Workshop (littéralement « atelier de jazz »), une musique « en colère » qui annonce le free jazz, tandis que disparaissent Charlie Parker, Billie Holiday et Lester Young. En France, Sidney Bechet fait salle comble, Django Reinhartd a électrifié sa guitare et les Jazz Messengers font les beaux soirs du Club St-Germain à Paris.
| 9. | Le jazz s’émancipe : jazz modal, free jazz, Third Stream et bossa-nova (les années soixante) |
| 1. | Le jazz modal |
La modalité (soit toutes formes harmoniques et mélodiques autres que les gammes classiques majeures et mineures) a déjà été expérimentée par Miles Davis en 1958, mais c’est un an plus tard que le trompettiste enregistre Kind of Blue (disque de jazz le plus vendu dans le monde depuis sa parution) avec les saxophonistes Julian « Cannonball » Adderley et John Coltrane et le pianiste Bill Evans. La voie est ainsi tracée pour John Coltrane qui signe My Favourite Things (1960) en quartette avec le pianiste McCoy Tyner et le batteur Elvin Jones. Le compositeur George Russell, auteur du concept lydien d’organisation tonale, est l’un des premiers défricheurs du jazz modal.
| 2. | Le free jazz |
Le saxophoniste Ornette Coleman enregistre à la fin des années cinquante les disques Something Else et Tomorrow Is the Question, qui amorcent une nouvelle révolution après celle du be-bop, la New Thing (« nouvelle chose »). Son disque suivant, intitulé Free Jazz (dans lequel figurent notamment le trompettiste Don Cherry, le saxophoniste Eric Dolphy et le contrebassiste Charlie Haden), dont le titre a valeur de manifeste, fait l’effet d’une bombe : rejet des contraintes du be-bop, retour à l’improvisation collective, revendication d’autonomie de la culture afro-américaine, contestation politique, tels sont les principaux concepts véhiculés par le free jazz. Les acteurs de ce courant explosif et avant-gardiste se nomment Albert Ayler, Anthony Braxton, Pharoah Sanders, Archie Shepp, Cecil Taylor, l’Art Ensemble of Chicago, l’orchestre intergalactique de Sun Ra et les musiciens de l’Association for the Advancement of Creative Music (AACM) œuvrant pour la reconnaissance de la Great Black Music (« grande musique noire »). À partir de 1963, John Coltrane découvre les musiques indiennes — il n’hésite pas à revendiquer l’influence de Ravi Shankar — et africaines et prend le parti d’un langage plus résolument free à connotation mystique (A Love Supreme, 1964).
| 3. | Le « troisième courant » (Third Stream) |
Le Third Stream désigne les œuvres de compositeurs voulant dépasser le cadre du jazz en réalisant une symbiose entre la musique afro-américaine et les musiques européennes classiques ou contemporaines, entre la musique la plus libre et l’écriture tonale, polytonale ou sérielle. Le chef de file de ce mouvement, Gunther Schuller, s’associe souvent à John Lewis, fondateur du Modern Jazz Quartet dont le disque Third Stream Music constitue la plus emblématique illustration de ce courant.
| 4. | Bossa-nova et individualités fortes |
Fruit de la rencontre entre la samba brésilienne et le jazz moderne, la bossa-nova (littéralement, en portugais, « nouvelle vague ») connaît un succès grandissant grâce à une composition d’Antonio Carlos Jobim — « Desfinado » — que Stan Getz enregistre en 1962 avec le trio du guitariste Charlie Byrd. Le saxophoniste récidive un an plus tard avec João Gilberto et sa femme Astrud : l’album The Girl from Ipanema permet d’exporter la bossa-nova dans le monde entier.
Bill Evans atteint la renommée internationale par la sublimation des standards qu’il renouvelle sans cesse, Thelonious Monk fait tous les ans le tour du monde avec le même succès, John Coltrane et Sonny Rollins repoussent toujours plus les limites du jazz tandis que Miles Davis s’adjoint des musiciens — Wayne Shorter, Herbie Hancock, Tony Williams — avec lesquels il commence de nouvelles aventures qui vont le conduire vers la fusion du jazz et du rock.
En France, le festival d’Antibes-Juan-les-Pins permet la découverte d’ artistes américains tels que le quartette du saxophoniste Charles Lloyd comprenant notamment le pianiste Keith Jarrett, mais également les jeunes générations de musiciens tous styles confondus. À Paris, le club le Chat qui pêche accueille les musiciens free et révèle au monde du jazz le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark et le batteur Aldo Romano, tandis qu’au Blue Note se produisent les pianistes Bud Powell et Martial Solal.
La fin des années soixante est toutefois l’occasion d’une réflexion sur l’évolution du jazz à l’aune des innovations apportées par le free jazz, que d’aucuns jugent dangereuses pour la pérennité du genre. Certains proclament donc la mort du jazz, d’autant plus que le jeune public accorde ses préférences au rock et aux musiques populaires noires comme le rhythm and blues, la musique soul et le funk ; le grand public est désorienté et le jazz doit affronter l’une des plus graves crises d’identité de son histoire.
| 10. | Le jazz-rock (les années soixante-dix) |
Avec les disques In A Silent Way (1969) et Bitches Brew (1969), Miles Davis, toujours en avance sur la mode, invente le jazz-rock (appellation européenne), ou « fusion » (dénomination américaine), en s’inspirant de la musique pop à laquelle il emprunte les rythmes binaires ; il en adopte (et adapte) également les innovations électriques et électroniques en compagnie de jeunes musiciens britanniques, dont le guitariste John McLaughlin et le contrebassiste Dave Holland, auxquels s’ajoute le claviériste d’origine autrichienne Joe Zawinul, qui forme Weather Report en 1970 avec Wayne Shorter.
De nombreuses formations groupes se font et se défont : ainsi le Return for Ever du pianiste Chick Corea, le Mahavishnu Orchestra de McLaughlin auquel participe le violoniste Jean-Luc Ponty, qui rejoint ensuite l’inclassable Frank Zappa. Herbie Hancock et ses Headhunters oscillent entre jazz et funk et vend des millions de disques. Dans cette mouvance se trouvent le vibraphoniste Gary Burton, le guitariste Larry Coryell, le bassiste Stanley Clarke et les batteurs Billy Cobham et Tony Williams. À New York, des musiciens-artistes évoluant dans la sphère du free jazz se regroupent dans des lofts pour un nouveau mode de production et de consommation ; le saxophoniste Sam Rivers est la figure emblématique de cette « loft generation ». En Europe, les groupes Cream, Soft Machine, Nucleus ou encore Magma, fondé par le batteur Christian Vander, et Zao, dans lequel figure le violoniste Didier Lockwood, pratiquent une musique à mi-chemin entre rythmes rock et digressions jazz.
En France, les festivals se multiplient et certains, tel celui de Châteauvallon, se transforment en lieux de rencontres et d’expérimentations qui apportent un nouveau souffle au jazz : le saxophoniste Michel Portal et son Unit, le Workshop de Lyon, les formations du contrebassiste Didier Levallet.
Stan Getz fait appel à une rythmique européenne (l’organiste Eddy Louiss, le guitariste belge René Thomas, le batteur Bernard Lubat) et son confrère Phil Woods se produit avec son European Rhythm Machine composé par le pianiste Gordon Beck, le contrebassiste Henri Texier et le batteur Daniel Humair.
| 11. | Où le jazz se conjugue au pluriel (depuis les années quatre-vingt) |
Le jazz est désormais devenu un langage universel. Alors que les nouvelles générations du public noir américain sont plus attirées par le funk et le rap, le Japon et l’Europe sont devenus les plus grands consommateurs de concerts et de disques de jazz.
À nouveau des musiciens se tournent vers le passé, notamment le middle jazz des années trente et quarante et le be-bop. Le trompettiste-virtuose Wynton Marsalis est régulièrement critiqué pour cette démarche « passéiste » également pratiquée par le multisaxophoniste James Carter. Ce phénomène s’accompagne d’une multitude de rééditions en des grands chefs-d’œuvre du jazz classique et du be-bop.
Cependant, d’autres musiciens continuent d’innover en confrontant la tradition afro-américaine avec d’autres styles, à l’image des saxophonistes Steve Coleman (avec le funk ou la musique cubaine) et Greg Osby (avec le rap et le hip-hop), le pianiste Randy Weston et l’Afrique. Des associations sont également tentées entre jazz et tango (Astor Piazzolla), jazz et musique cubaine (salsa ou latin jazz), jazz et répertoire classique ou contemporain — Keith Jarrett interprète Jean-Sébastien Bach ou redonne vie en trio aux vieux standards du jazz. Des disc-jockeys londoniens transforment le hard bop en acid jazz avec quelques boîtes à rythmes.
Les femmes tiennent de plus en plus de place dans le jazz non seulement grâce aux vocalistes (Shirley Horn, Diane Reeves, Diana Krall), mais aussi aux chefs d’orchestre telles que Carla Bley et Maria Schneider. La guitare, instrument charnière entre jazz et rock, compte des solistes surdoués comme John Scofield, Pat Metheny et Bill Frisell.
Le jazz est éclaté en de multiples ramifications lui aussi, mais de différentes façons car les jeunes musiciens se sont dégagés de la seule référence afro-américaine et trouvent des langages spécifiques à partir de leur propre patrimoine culturel (l’influence du label norvégien ECM).
En France, le jazz se développe, puisqu’il entre dans les conservatoires, des écoles sont créées et des associations ou des collectifs de musiciens s’organisent (l’Association pour le développement de la musique improvisée et de l’Orchestre national de jazz), de nouveaux labels discographiques suppléent les grandes compagnies, les festivals abondent et les clubs voient leur clientèle rajeunir.