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Plan de l'article
La doctrine morale et politique connue sous le nom d’utilitarisme fut formulée par Jeremy Bentham vers la fin du XVIIIe siècle et exposée plus tard par James Mill ainsi que par son fils John Stuart Mill. Dans son Introduction aux principes de morale et de législation (1789), Bentham présente le principe d’utilité comme le moyen d’augmenter le bonheur de la communauté. Il pensait que toute action est motivée par le désir de procurer du plaisir et d’éviter la douleur. L’utilitarisme étant un hédonisme universel et non pas égoïste comme l’épicurisme, il considérait le plus grand bonheur du plus grand nombre comme le bien suprême.
G. W. F. Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit (1821), reprit à son compte l’impératif catégorique de Kant en le plaçant dans une théorie universelle de l’évolution qui conçoit toute l’histoire comme une succession de stades menant vers la manifestation d’une réalité fondamentale à la fois spirituelle et rationnelle. Pour Hegel, la morale n’est pas le résultat d’un contrat social mais relève d’un développement naturel qui prend son essor dans la famille et culmine historiquement dans l’État prussien de son temps. L’histoire du monde, selon Hegel, se développe sous l’impulsion d’une volonté naturelle incontrôlée, qui obéit à un principe universel et qui la dirige vers la liberté subjective. Søren Kierkegaard s’opposa violemment au système hégélien. Dans Ou bien ... ou bien, (1843), il exposa ce qu’il considérait comme le principal problème en éthique, à savoir celui du choix. Il était convaincu que les systèmes philosophiques comme celui de Hegel obscurcissaient ce problème crucial en lui donnant l’apparence d’un problème objectif, susceptible d’être résolu universellement, au lieu de le présenter comme un problème subjectif auquel chacun est confronté individuellement. Le choix personnel de Kierkegaard a consisté à vivre à l’intérieur du cadre de l’éthique chrétienne. En insistant sur la nécessité du choix, il influença plusieurs philosophes associés au mouvement de l’existentialisme, ainsi qu’un certain nombre de philosophes juifs et chrétiens.
Après l’ère newtonienne, la découverte scientifique qui marqua le plus l’éthique fut la théorie de l’évolution élaborée par Charles Darwin. Les découvertes de Darwin fournirent un appui au système nommé parfois éthique évolutionniste que défendait le philosophe britannique Herbert Spencer. Pour celui-ci, la morale n’est rien d’autre que le résultat de certaines habitudes acquises par l’humanité au cours de l’évolution. On doit à Friedrich Nietzsche une interprétation surprenante mais logique de la thèse darwinienne selon laquelle la survie des plus forts est la loi fondamentale de la nature. Le philosophe allemand affirmait que ce que l’on appelle la conduite morale n’est nécessaire qu’aux faibles. La conduite morale — en particulier celle que préconise l’éthique judéo-chrétienne qui, pour Nietzsche, est une morale d’esclave — tend à autoriser le faible à empêcher le fort de se réaliser. Pour Nietzsche, chaque action devrait être orientée vers le développement de l’individu supérieur, l’Übermensch (« surhomme ») qu’il appelle de ses vœux et qu’il décrit comme le seul type d’Homme capable de réaliser dans l’avenir les plus nobles possibilités de la vie. Nietzsche trouvait les meilleurs exemples de cet individu idéal dans chacun des philosophes grecs antérieurs à Socrate ainsi que dans les dictateurs militaires tels que Jules César et Napoléon. Opposé à la thèse qui fait de la lutte impitoyable et incessante la loi de la nature, le prince Petr Kropotkine, théoricien anarchiste et réformateur russe, présenta, entre autres, des études sur le comportement des animaux vivant en liberté qui révèlent le rôle de l’entraide dans la nature. Kropotkine soutenait que l’entraide favorise la survie de l’espèce et que les êtres humains ont acquis leur supériorité sur les animaux au cours de l’évolution grâce à leur capacité de coopération. Kropotkine exposa ses idées dans de nombreux ouvrages, parmi lesquels une place singulière revient à l’Entraide (1892) et à une œuvre inachevée, l’Éthique. Persuadé que les gouvernements sont fondés sur la violence et que leur élimination permettrait aux hommes de donner libre cours à leurs instincts de coopération et d’instaurer un ordre coopératif, Kropotkine défendait l’anarchisme. Les anthropologues ont appliqué les principes évolutionnistes à l’étude des sociétés et des cultures humaines. Entreprenant des analyses comparatives portant sur les concepts du vrai et du faux, du juste et de l’injuste dans les différentes sociétés, ils contribuèrent à diffuser l’idée que la plupart de ces concepts avaient une valeur relative et non universelle. Parmi les concepts éthiques fondés sur une approche anthropologique, il faut retenir ceux de l’anthropologue finlandais Edvard A. Westermarck, auteur de la Relativité éthique (1932).
L’éthique moderne est profondément influencée par la psychanalyse de Sigmund Freud et de ses disciples, ainsi que par les doctrines béhavioristes inspirées des découvertes du physiologiste russe Ivan Pavlov. Freud attribuait le problème du bien et du mal en chaque individu au conflit entre la pulsion du moi instinctuel visant à satisfaire tous ses désirs et le besoin du moi social qui consiste à contrôler ou réprimer la plupart de ces impulsions afin de permettre à l’individu de fonctionner en société. Bien que l’influence freudienne n’ait pas entièrement été assimilée par la pensée morale, la psychanalyse freudienne a montré que la culpabilité, fondamentalement sexuelle, sous-tend pour une grande part le discours sur le bien et le mal. Des philosophes contemporains comme Paul Ricœur ont contribué à envisager la morale sous l’éclairage freudien. Par l’observation du comportement animal, le béhaviorisme renforça la croyance qu’il est possible de changer la nature humaine à condition de réunir les conditions favorables aux changements escomptés. Dans les années 1920, le béhaviorisme était largement répandu aux États-Unis, principalement dans les théories sur la pédiatrie, la formation de l’enfant et l’éducation en général. Cependant, le pays où il exerça la plus grande influence sur les consciences fut l’Union soviétique, où l’« Homme nouveau » fut forgé selon des principes béhavioristes : les esprits furent conditionnés par une propagande incessante et aucun citoyen ne devait échapper à ce contrôle mental. L’éthique soviétique identifiait le bien avec tout ce qui était favorable à l’État, et le mal avec tout ce qui s’y opposait. Dans ses écrits datant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, le philosophe et psychologue américain William James devança, dans une certaine mesure, Freud et Pavlov. James est connu comme fondateur du pragmatisme, théorie pour laquelle la valeur des idées est déterminée par leurs conséquences. Mais c’est en insistant sur l’importance des relations réciproques entre les idées que James a apporté sa plus grande contribution à la théorie morale.
Le philosophe britannique Bertrand Russell exerça une influence considérable sur la pensée morale au cours des dernières décennies. Critiquant violemment la morale conventionnelle, il considérait que les jugements moraux expriment des désirs individuels ou des habitudes ancrées. À ses yeux, le saint ascétique, tout comme le sage détaché du monde, sont de piètres spécimens de l’humanité parce qu’ils sont des êtres humains incomplets. Les êtres humains complets prennent pleinement part à la vie de la société et donnent libre cours à leur nature. Certaines impulsions doivent être réprimées dans l’intérêt de la société, d’autres, dans l’intérêt de l’épanouissement individuel, mais c’est la croissance naturelle et relativement libre, ainsi que la réalisation de soi, qui mènent à une vie bonne et à une société harmonieuse. Un certain nombre de philosophes du XXe siècle, dont ceux qui avaient épousé les théories de l’existentialisme, se sont penchés sur les problèmes du choix moral individuel soulevés par Kierkegaard et Nietzsche. Certains d’entre eux avaient une orientation religieuse, comme le philosophe russe Nikolaï Aleksandrovitch Berdiaiev, qui insistait sur la liberté de l’esprit individuel, ou comme le philosophe israélien d’origine autrichienne Martin Buber, qui s’intéressait à la morale dans les relations individuelles, ou comme le théologien protestant américain d’origine allemande Paul Tillich, qui insistait sur le courage d’être soi-même ; de même, le philosophe et dramaturge catholique français Gabriel Marcel et le philosophe protestant et psychiatre allemand Karl Jaspers s’intéressaient tous deux à l’unicité de l’individu et à l’importance de la communication entre individus. Une autre tendance de la pensée morale moderne se profile dans les écrits des philosophes Jacques Maritain et Étienne Gilson, qui s’inscrivent dans la tradition de saint Thomas d’Aquin. D’autres philosophes modernes n’acceptent aucune des religions traditionnelles. Martin Heidegger soutint qu’aucun Dieu n’existe, bien qu’un jour, il puisse en advenir un. Selon lui, les êtres humains sont seuls dans l’univers et doivent prendre leurs décisions morales dans la conscience perpétuelle de la mort. Jean-Paul Sartre, penseur athée, reprit la formule d’Heidegger, « l’Homme est un être pour la mort », et développa dans l’Être et le Néant une philosophie de la liberté totale : je suis libre d’« être » ce garçon de café ou encore ce salaud que les autres voient en moi ou de ne pas l’« être ». Dans la Critique de la raison dialectique, il oriente cette optique radicale dans le sens de l’engagement : l’Homme est responsable moralement dans l’action politique et sociale. Plusieurs philosophes modernes, tel l’Américain John Dewey, se sont intéressés à l’éthique du point de vue de l’instrumentalisme. Dewey définit le bien comme ce que l’on choisit après avoir réfléchi à la fois aux moyens et aux conséquences probables de sa réalisation. La discussion philosophique contemporaine sur l’éthique a connu un prolongement dans les écrits de George Edward Moore, en particulier dans ses Principia ethica. Moore soutenait que les termes moraux sont définissables en fonction du mot bon, alors que « bon » est indéfinissable. Il en est ainsi parce que le bien est une qualité simple, non décomposable. Les philosophes en désaccord avec Moore sur ce point, qui pensent que l’on peut définir « bon », sont appelés naturalistes ; Moore est appelé intuitionniste. Naturalistes et intuitionnistes considèrent les propositions morales comme des descriptions du monde, c’est-à-dire des propositions vraies ou fausses. Les philosophes qui récusent cette position forment une troisième grande école, le non-cognitivisme, qui considère que la morale n’est pas une forme de connaissance et que le langage de l’éthique n’est pas descriptif. Une branche importante de cette école non-cognitiviste constitue l’empirisme logique ou positivisme logique, qui interroge la validité des énoncés moraux en les comparant à des énoncés de faits ou de logique. Certains empiristes logiques soutiennent que les assertions morales n’ont qu’une signification émotionnelle ou persuasive.
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