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Présentation ; Un maître de la ballade ; De l’éclipse au retour : permanence de l’émotion ; Une mort violente
Baker, Chet (1929-1988) trompettiste, bugliste, chanteur, chef d’orchestre et compositeur de jazz américain. En une année (de juillet 1952 à juin 1953) ce jeune trompettiste pratiquement inconnu, au physique de play-boy, enregistre une cinquantaine de titres dans les deux formations du saxophoniste-baryton Gerry Mulligan (une quarantaine au sein d’un légendaire quartette, les autres dans le tentette dont il sera le principal soliste). Le quartette sans piano — innovation remarquable pour l’époque, dans laquelle l’un des instruments à vent tisse un subtil contre-chant tandis que l’autre improvise, la contrebasse assurant le support harmonique, forme quasi contrapuntique d’improvisation collective — connaît un succès immédiat. Les deux musiciens se séparent en 1953, se retrouvent brièvement en 1958 puis au Carnegie Hall de New York en 1974 après une longue brouille.
Né à Yale (Oklahoma), fils d’un banjoïste amateur, Chet Baker reçoit une formation musicale dans l’orchestre de son établissement scolaire. Il se produit dans des orchestres de danse et, engagé dans l’armée en 1946, joue dans le 298e Army Band en Europe et découvre le jazz moderne à la radio. Il rempile en 1950, entre dans le Presidio Army Band mais est réformé pour raisons psychiatriques après une désertion d’un mois. De retour à Los Angeles en 1952, il joue et enregistre avec Charlie Parker et rencontre Mulligan. Le solo de Chet Baker dans « My Funny Valentine » du 2 septembre 1952 fait immédiatement de lui une vedette (il se classera un moment dans les référendums devant Miles Davis et Dizzy Gillespie). On décèle déjà l’incomparable délicatesse de son art, la pureté de son timbre, la finesse de son discours. Il forme ensuite un quartette avec le pianiste Russ Freeman, enregistre sous son nom et se manifeste en qualité de chanteur pour la première fois en février 1955, quelques mois avant son départ pour l’Europe. Au cours de cette longue tournée, il enregistre à Paris une série de chefs-d’œuvre avec des musiciens européens et français dont les pianistes René Urtreger et Raymond Fol (Chet Baker in Paris). De retour aux États-Unis en mars 1956, il enregistre beaucoup en compagnie, notamment, de partenaires tels que les saxophonistes Lee Konitz, Art Pepper, Bud Shank, Phil Urso, le pianiste Bill Evans mais ses activités sont souvent interrompues par des arrestations pour usage de stupéfiants. Il séjourne en Europe pendant quelques années, de 1959 à 1964, tourne et enregistre, fait de la prison en Italie et en Allemagne d’où il est expulsé vers New York.
Après son passage au festival de Newport, aux côtés du saxophoniste Stan Getz et de la chanteuse Astrud Gilberto, engagements en clubs et enregistrements se font plus rares. Chet Baker essaie de décrocher de la drogue mais, victime d’une agression à San Francisco en 1968, il a la mâchoire fracturée et perd de nombreuses dents. Au cours du silence de trois ans qui s’ensuit, désintoxiqué, il réapprend à jouer tout en travaillant dans une station-service et refait progressivement surface à partir de 1973 grâce au soutien de son confrère Dizzy Gillespie qui lui trouve quelques engagements, notamment au Half Note de New York (novembre 1973) ; il enregistre avec les saxophonistes Phil Woods et Lee Konitz et en grand orchestre avec cordes pour le label CTI (She was too Good to Me). Si la sonorité a pris quelque ampleur, son jeu conserve autant d’intensité, de gravité dans l’émotion distillée en de longues phrases d’une grande richesse mélodique d’où sont exclues tous les « effets » qu’affectionnent généralement les trompettistes. Chanteur, il transforme les ballades en confidences retenues d’une voix douce, éthérée, à l’émission minimale, sorte de prolongement vocal de son jeu à la trompette ou au bugle (The Touch of your Lips, 1979, Steeple-Chase). On évoque alors une désespérance résignée, la « fêlure » et « l’envers du paradis » exprimés dans l’œuvre de Francis S. Fitzgerald, d’autant que Chet a renoué avec ses vieux démons.
Revenu en Europe, il se produit en compagnie de nombreux musiciens dont les fidèles Philip Catherine (guitare), Michel Graillier (piano), le contrebassiste Ricardo del Fra (le disque Mr. B., mai 1983) ; les enregistrements se succèdent au cours d’incessants voyages. Il joue pour la dernière fois à Paris, au New Morning, le 14 mars 1988, en compagnie du saxophoniste Archie Shepp (le disque Archie Shepp-Chet Baker Quintet, In Memory Of). Un mois plus tard, il fait une chute mortelle de la fenêtre de sa chambre, au deuxième étage d’un hôtel d’Amsterdam en Hollande. Gérard Rouy a consacré un Chet Baker au trompettiste et chanteur disparu ; sous le titre Let’s Get Lost (1987), Bruce Weber a réalisé en noir et blanc une biographie poignante qui contient notamment des extraits des films italiens dans lesquels Chet Baker apparaît.
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